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Kenya: le phénomène des voyous armés inquiète les ONG

Le Kenya connaît une recrudescence inquiétante de ces soi-disant « goons », ou voyous armés, engagés par des politiciens ou des groupes politiques pour mener une « répression informelle », selon certains défenseurs des droits de l’homme.« Nous assistons déjà à la prolifération de ces bandes de voyous, de personnes payées par des acteurs politiques pour porter atteinte aux droits d’autrui à des fins politiques », déclare Demas Kiprono, directeur exécutif de la Commission internationale des juristes au Kenya. « Nous sommes préoccupés, avant tout, par l’inaction de la police. »Les responsables politiques kényans engagent des voyous armés pour à peine 4 dollars par jour, alors que la pauvreté et une concurrence politique impitoyable menacent de déclencher une violence incontrôlable à l’approche des élections de l’année prochaine.Ces soi-disant « hommes de main » sont de plus en plus souvent recrutés, par dizaines, voire par centaines, pour disperser les rassemblements d’opposants politiques et de manifestants, et attaquer les associations de défense des droits civiques —

la police fermant souvent les yeux.

Une étude récente menée par le cabinet de recherche Odipo Dev, basé à Nairobi, a révélé une grille tarifaire des « goons », allant de 500 shillings (4 dollars) pour travailler pour un conseiller municipal à 1 000 shillings pour les députés.Marius, 27 ans, l’un des cinq « goons » ayant accepté de s’entretenir avec l’AFP à condition que leurs noms soient modifiés, exerce ce métier depuis l’âge de 17 ans.Il a perdu cinq dents lors d’une bagarre alors qu’un homme politique l’avait payé pour manifester contre l’inauguration d’un hôpital par un rival.S’adressant à l’AFP, il a d’abord insisté : « Je suis un voyou, et j’en suis fier. »Mais son assurance s’est affaiblie au fil de la conversation, et il a évoqué son rêve perdu de devenir chirurgien, anéanti parce que sa famille n’avait pas les moyens de payer les frais de scolarité.

Élevé par une mère célibataire à Korogocho, l’un des bidonvilles les plus pauvres de Nairobi, Marius se décrit comme « à peu près analphabète » et ne voit guère d’autres options dans un pays où 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.« On finit par devenir un voyou pour gagner au moins un peu d’argent », a-t-il déclaré.Marius a un fils qu’il ne voit plus, a-t-il admis : « Je ne veux pas l’exposer aux mauvaises choses que je fais. Je ne veux pas qu’il suive mes traces. »- Complicité des autorités -Les responsables politiques et la police affirment vouloir éradiquer le « goonisme », mais selon les analystes, ce phénomène est profondément ancré de tous côtés.Lors des manifestations antigouvernementales de l’année dernière, l’AFP a pu constater de ses propres yeux comment des centaines de « goons » semblaient collaborer directement avec la police pour attaquer les manifestants, avant de se livrer à des pillages et à des actes de vandalisme dans le centre de Nairobi.

Le mois dernier, des images de vidéosurveillance visionnées par l’AFP montraient des agents en uniforme se déplaçant aux côtés d’un gang armé alors qu’ils envahissaient la célèbre église All Saints de Nairobi, interrompant violemment une réunion sur les droits civiques.Ce mois-ci, un rassemblement de l’opposition dans le sud-ouest du Kenya a été pris d’assaut par des hommes armés, faisant un mort et plusieurs blessés. Des vidéos ont montré des policiers observant la scène impassiblement depuis la périphérie.

Le porte-parole de la police, Michael Muchiri, a déclaré à l’AFP que les allégations selon lesquelles les forces de l’ordre collaboreraient avec des voyous étaient « absurdes », laissant entendre que les incidents susmentionnés impliquaient des agents dévoyés qui faisaient désormais l’objet d’une enquête.« Le Service national de police est déterminé à veiller à ce que la “culture des voyous” ne prenne pas pied dans ce pays », a déclaré M. Muchiri.Mais selon les analystes, les responsables politiques de tous bords engagent des voyous, souvent parce qu’ils ne peuvent pas compter sur la police pour les protéger.« Il existe un vide en matière de maintien de l’ordre… et les responsables politiques ressentent le besoin de disposer de cet appareil soit pour se défendre, soit pour intimider leurs adversaires », a déclaré Darius Okolla, chercheur à l’Odipo Dev.

Un passé marqué par la violence

Le phénomène des « goons » a des racines profondes et néfastes.Dans les années 1990, le président autoritaire Daniel arap Moi a créé le mouvement « Youth for Kanu ’92 » (YK’92) afin de rallier des soutiens en vue des élections ; il a été accusé d’avoir soudoyé des électeurs et d’avoir fomenté la violence.L’un des principaux organisateurs du YK’92 était William Ruto, aujourd’hui président du Kenya.Ruto a été inculpé de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale pour son rôle dans les violences électorales de 2007-2008, bien que l’affaire ait été bloquée à la suite d’allégations d’intimidation de témoins.

Depuis que Ruto a remporté la présidence en 2022, le recours aux hommes de main a de nouveau atteint son « apogée », a déclaré Marius, alors que le gouvernement a réprimé les manifestations massives menées par la jeunesse et déclenchées par les difficultés économiques et la corruption.« Les hommes de main ont été utilisés pour les réprimer », a déclaré Marius. « Le recours aux hommes de main a fortement augmenté car (Ruto) apprécie ce genre d’opérations. »Le gouvernement n’a pas répondu aux demandes de commentaires de l’AFP pour cet article.

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Myriane Djamegne

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